Il était une fois : Ce Voleur qui … 15 Mars 1994
Un citoyen et ses prédateurs. Les gens avisés nous avaient donné le conseil de ne pas en parler. Après une semaine de réflexion nous en parlons pour Alloula et tous ceux qui avant eux n’ont pas eu cette chance d’en échapper.
On a tenté de m’assassiner le mardi 08 mars vers 9 h 15 alors que je sortais en voiture de chez moi. On a tiré alors que mon véhicule démarrait.
Je crois avoir entendu cinq détonations qui m’ont semblé être des centaines de coup de feu. Les tueurs étaient au nombre de trois. L’un armé de ce qui pourrait être un fusil scié, l’autre d’un pistolet automatique, et le troisième que je n’avais pas décelé, mais que des témoins avaient vu donner le signal de mon apparition. Je dois à la seule grâce de Dieu d’avoir pu forcer le barrage de tirs de m’en être sorti indemne.
De ceux qui ont connu pareille épreuve, échapper à leurs tueurs, j’ai appris hier qu’on sort très marqué. Pour ma part déjà, je n’arrive pas à me débarrasser de la vision de deux tueurs qui ont brandi sur mon véhicule en tirant.
Ils l’ont fait avec une si évidente rage de tuer que j’ai tout de suite compris qu’ils ne me laisseraient aucune chance de m’en tirer vivant. En particulier, le premier tueur au fusil scié qui avait l’œil révulsé et le visage gonflé comme sur le point d’éclater. C’est peut-être le spectacle de cette sauvagerie meurtrière qui a révolté mon instinct de survie.
Ce sont de jeunes gens qui ont voulu m’assassiner. Je ne les connais pas. Et eux ? Qu’a-t-on pu leur dire de moi, que connaissent-ils donc de moi qui puisse tellement motiver cette haine et cette férocité qu’ils ont montrées quand ils se sont lancés l’arme au poing sur ma voiture ?
Comme bon nombre de mes compatriotes, je m’étais mentalement préparé, au point de croire ces dernières semaines que j’étais prêt à être confronté au pire. Pourtant, cette tentative d’assassinat m’a surpris par la violence de sa réalité. Quel triste destin que le nôtre bien que toujours vivant, nous sommes morts depuis longtemps car le terrorisme nous a tous pris et privés de tout ce qui fait une vie normale.
Plus de vie de famille, plus de vie professionnelle, plus de vie sociale. Nous n’osons même plus faire de projet le plus banal, comme celui d’aller porter un bouquet de fleurs à une jeune maman. Par crainte de ne pouvoir le réaliser. Notre chambre, notre bureau, notre voiture, tous ces refuges qui nous sont devenus comme des cellules, peuvent en quelques instants se changer en cercueil.
Combien sommes-nous donc dans ce pays, magistrats, fonctionnaires, enseignants, journalistes, simples citoyens, civils ou militaires à faire ce triste constat, lamentable bilan de toute une vie de labeurs : de se retrouver seul, sans famille, ni foyer, d’avoir vu partir l’un après l’autre, femme et enfants, d’avoir vu éclater le cercle des intimes, celui des proches, des amis des voisins.
Tous dispersés pour la même cause : le terrorisme qui a si bien agi que nous ne savons même plus qui faire prévenir en cas de malheur.
Après cela une grande désillusion et plus que de l’amertume, qui nous rendent bien pitoyable, toute cette agitation de tout ce monde politique qui a gouverné notre pays et qui le gouverne encore.
Après cela, nous nous sentons bien seuls, nous qui formons cette famille de citoyens à qui l’on offre de choisir entre la valise et le cercueil et qui ne veut ni l’exil ni le cimetière.
Tout simplement parce que nous tenons à notre vie. Et parce que nous tenons à notre pays.
Saïd MEKBEL

